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Économie

28 juillet 2006

Illustration de l’art nègre : Quand l’art aide à vivre plus et mieux

En introduisant le texte que voici, qui parle de ‘technique’, de ‘production’, c’est volontairement que je m’attarde sur une question que Léopold Sédar Senghor n’aimait pas traiter de façon exhaustive et qu’il ne faisait, à chaque occasion, qu’effleurer ; or elle est d’importance pour nous, pays sous-développés, dont la production culturelle, encore économiquement mal exploitée, suscite l’envie du monde développé ; il s’agit de la rentabilité économique de l’action culturelle.

Coin SENGHOR, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), gueule du Lion et sourire du Sage

Il est vrai qu’il y a cinquante ans, le temps était surtout à la ‘défense’ et à l’’illustration’ de l’Art nègre. De nos jours, le paradoxe veut que ce domaine où nous sommes parvenus à nous imposer sans le moindre contexte, aux yeux du reste du monde, soit précisément le domaine le moins organisé, le moins exploité économiquement dans nos pays. On comprend qu’il soit urgent de convaincre les autorités politiques du continent et nos cadres de l’administration publique et privée de la rentabilité économique de la culture pour qu’ils lui accordent enfin l’attention qu’elle mérite dans nos programmes et dans nos activités quotidiennes de développement. Nous savons que la plupart des grands projets économiques ou politiques, initiés depuis nos indépendances, qui ont coûté cher à nos populations, ont échoué parce que les promoteurs et les décideurs ont ignoré leur inhérente dimension culturelle que même la Banque mondiale commence - enfin ! - à respecter.

L’objectif ne réside pas forcément dans la prise en compte du poids économique de la culture - bien que ce soit souhaitable et indispensable de nos jours - mais dans la nécessaire prise en compte de la complexité du tissu social, des valeurs spirituelles et intellectuelles dans la mise en œuvre, dans un environnement donné, de tout projet de développement économique. Du reste, outre ses impacts non quantifiables, mais essentiellement qualitatifs, que L. S. Senghor savait dévoiler, le poids économique de la culture, contrairement à la commune pensée, n’est pas négligeable dans l’économie nationale des pays développés - il est même considérable. Certes, il n’est pas aisé de prouver sans failles, quelle que soit l’efficacité de l’outil d’évaluation adopté, l’impact économique de l’activité culturelle, mais certaines études, par leur sérieux, par la nature des éléments mis en jeu, méritent l’attention. Je renvoie le lecteur à trois documents forts utiles dans cette perspective :
‘Méthode abrégée d’évaluation des répercussions économiques des arts du spectacle’, Ottawa, Conseil des arts du Canada ;
‘Économie et culture. De l’ère de la subvention au nouveau libéralisme’, Paris, la Documentation française, 1990, par Xavie r Dupuis ;
‘L’impact économique des arts à Amsterdam’, Institut de recherche économique de l’Université d’Amsterdam.

Ces documents nous apprennent que les arts, en 1980, ont représenté le onzième secteur d’activité de l’économie canadienne en termes monétaires, le quatrième en termes d’emplois et le sixième en termes de masse salariale. On apprend également qu’aux Pays-Bas, les arts représentent, en termes d’emplois, ‘un secteur aussi important que le port d’Amsterdam et se classaient [1985-1986] au huitième rang de l’ensemble des activités économiques de la ville’. L’étude de John Myerscough, consacrée à la Grande-Bretagne, commentée par Xavier Dubois dans son ouvrage déjà cité, révèle que ‘les arts procuraient directement, [1985-1986], quelque 496 000 emplois, soit 2,1 % de l’emploi national, dont 96 000 dans les services annexes et 63 000 dans les secteurs d’activité non artistique’.

C’est dire, en d’autres termes, que durant ce règne aveugle du chiffre, du quantifiable, qui caractérise notre époque, il ne doit pas y avoir de complexe à accorder à la culture la dimension qui lui revient dans le combat contre la pauvreté, contre le sous-développement. Nos gouvernements doivent s’efforcer d’aider, avec constance, à la création des industries culturelles dans toutes leurs diversités, de l’édition à l’artisanat, en passant par les arts du spectacle, de l’audiovisuel, de la peinture et de la sculpture ; elles doivent soutenir les initiatives privées de façon plus efficace. Il faut une exploitation moderne et rationnelle de nos productions culturelles - des productions de l’esprit. Faudra-t-il encore attendre patiemment, dans l’insouciance, comme c’est bien le cas pour nos ressources minières et agricoles, que ces productions, authentiquement de chez nous, nous reviennent sous forme de produits traités et finis, en un mot : manufacturés, par d’autres continents ?

‘[...] Il ne s’agit pas seulement de défendre l’Art nègre du passé, tel qu’il est exposé au Musée dynamique ; il s’agit, plus encore, de l’illustrer, en montrant qu’il est, au milieu du XXe siècle, une source jaillissante qui ne tarit pas : un élément essentiel de la Civilisation de l’Universel, qui s’élabore, sous nos yeux, par nous et pour nous, par tous et pour tous.

Et d’abord par et pour les écrivains et artistes noirs , comme en témoigne l’Exposition d’art contemporain, intitulée, d’un titre significatif : Tendances et confrontation. Après donc la Première, puis la Deuxième Guerre mondiale, voilà que, partout - d’Afrique, d’Amérique, du cœur même de l’Europe - des jeunes hommes noirs et des jeunes filles se sont levés, comme de jeunes arbres taillés par l’événement. Du fond de leurs expériences ancestrales, du fond de leurs expériences plus récentes d’esclaves et de colonisés ou, simplement, d’hommes de ce siècle, ouverts à tous les apports, ils ont puisé, avec une vision neuve du monde, les mots nouveaux qu’ils offraient du Nègre nouveau. Il n’était pas besoin que leurs œuvres fussent dans les anthologies ni dans les musées pour qu’ils puissent remplir leur fonction, qui est, en exprimant la vie, en la signifiant, d’aider les hommes, tous les hommes, à mieux vivre.

D’aider, avant tous autres, leurs frères noirs. Songez aux anciens esclaves noirs d’Amérique, déportés de l’Afrique-Mère. S’ils ne sont pas abandonnés au taedium vitae, s’ils ne se sont pas laissé agir, comme d’autres races, voués à mourir dans une molle et morne langueur, c’est qu’ils avaient emporté, en eux, de la terre natale, avec la ‘rage de vivre’, cette puissance de création, qui est la marque originaire de l’art. Car l’Art n’est rien d’autre que ce geste primordial de l’Homo sapiens, qui, en signifiant la vie par l’image-symbole, l’intensifie par le rythme, pour, la magnifiant ainsi, lui donner valeur d’éternité. Tel est, du moins, l’Art nègre et, pour revenir aux Négro-Américains, l’art des negro spirituals et des blues. Le travail le plus banal du paysan, le plus pénible de l’esclave est vivifié parce que magnifié par la parole, par le chant, par la danse : par le rythme-énergie, qui est l’étoffe même de la vie.

Mais l’esclavage est du passé. Aujourd’hui, aujourd’hui, au Sénégal, pour prendre un exemple actuel et présent, c’est le nouvel art national, qui, enraciné dans le basalte noir du Cap-Vert, s’élabore, encore une fois, en ce carrefour dakarois, où soufflent, avec les images et les idées, tous les pollens du monde, c’est encore de l’Art nègre qui, nous sauvant du désespoir, nous soutient dans notre effort de développement économique et social, dans notre entêtement à vivre. Ce sont nos poètes, nos conteurs et romanciers, nos chanteurs et danseurs, nos peintres et sculpteurs, nos musiciens. Qu’ils peignent de violentes abstractions mystiques ou la noble élégance des cours d’amour, qu’ils sculptent le Lion national ou de bien des monstres inouïs, qu’ils dansent le Plan de développement ou chantent les diversifications des cultures, les artistes négro-africains, les artistes sénégalais d’aujourd’hui nous aident à vivre, aujourd’hui, plus et mieux. Vivre plus, c’est-à-dire plus intensément, en renforçant la haute tension qui caractérisait le faciès nord-soudanien de la civilisation négro-africaine, vivre mieux pour résoudre les problèmes concrets qui conditionnent notre avenir.

À m’écouter, on pourrait croire que l’Art nègre n’est qu’une technique : un ensemble de moyens au service d’une civilisation du confort, en tout cas de la production matérielle. Qu’on m’entende bien : j’ai parlé du ‘développement’ non de la seule ‘croissance’ économique, c’est-à-dire la totalité complémentaire de la matière et de l’esprit, de l’économique et du social, du corps et de l’âme ; j’ai parlé de la production, en même temps, des biens matériels et des biens spirituels. En parlant de la Négritude, je parle d’une civilisation où l’art est, à la fois, technique et vision, artisanat et prophétie, où l’art exprime, comme l’affirmait Ogotemméli, ‘l’identité des gestes matériels et des forces spirituelles’. C’est le même vieux nègre qui précisait, un autre jour : ‘Le tisserand chante en jetant sa navette, et sa voix entre dans la chaîne, aidant et entraînant celle des Ancêtres.’ Qu’est-ce à dire sinon que tout art - tissage, sculpture, peinture, musique, danse - est, en Afrique noire, parole, mieux, Verbe, je veux dire Poésie ? En effet, les formes et couleurs, les timbres et tons, les mouvements, voire les matières dont usent les artistes ont l’efficacité du Verbe pourvu qu’ils soient rythmés. Car la parole, devenue Verbe, parce qu’elle rythme, selon le mouvement primordial, les formes des choses nommées, les recrée, plus présentes, plus vraies. Elle accomplit, ainsi, l’action du Créateur, parce que, la renouvelant, elle la prolonge par l’art, qui, encore une fois, fait éternelle la vie des choses, des êtres, en la vivifiant, en la magnifiant. Par-delà sa fonction vitale, telle est la signification de l’Art nègre : il nous fait participer de l’être de Dieu en nous faisant participer à sa création.

Texte choisi et présenté par Makhily GASSAMA

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